lundi 29 janvier 2007
Le paradis des suicidaires donne la pêche
Chez Monsieur et Madame Tuvache, on est spécialiste en suicides depuis dix générations. Pour tenir le Magasin des Suicides - qui garantit des morts volontaires quasi-inratables - on est servi par : Lucrèce Tuvache, mère de famille dont les connaissances exceptionnelles en chimie sont au service de la composition des meilleurs poisons ; Mishima Tuvache, le mari et père qui rêve de suicides violents avec des kimonos enflammés ; Vincent Tuvache, le fils perturbé qui invente sans cesse de nouvelles façons toutes plus incroyables de mettre fin à ses jours ; Marylin Tuvache, adolescente molle et complexée qui ignore totalement à quoi elle pourrait bien servir sur cette planète, la preuve en est sur son t-shirt : "vivre tue". Mais la tranquille dépression chronique de la petite famille est menacée ; au cours de l'essai d'un préservatif troué fabriqué pour contaminer avec des maladies sexuellement transmissibles, Monsieur et Madame Tuvache conçoive par accident un troisième enfant. Imaginez l'horreur lorsqu'il découvre en grandissant un garçon joyeux, souriant et plein de vie ! C'est le début pour ses parents d'un combat acharné : il faut à tout prix que le garçon devienne triste et désespéré. Pendant ce temps, Vincent rêve d'une fête forraine où les gens viendraient spécialement pour mourir, alors que sa soeur tombe amoureuse du gardien du cimetière mais elle ne peut plus l'embrasser parce qu'elle est devenue vénéneuse... Un roman frais et déjanté d’un auteur qu’on ne présente plus et qui nous sert là encore, sur un plateau, une lecture pleine d’humour et de plaisir.
Le Magasin des Suicides, Jean Teulé, Julliard, 2007.
dimanche 28 janvier 2007
L'écran à la page ?
Les publications, réimpressions et tirages d'ouvrages liés à l'industrie du petit et du grand écran se multiplient : scenarii, textes remaniés, dossier de coulisses, les livres se mettent à la page des écrans. Autre impact de l'écran : l'influence de ce que l'on voit sur ce que l'on lit, et notamment en matière d'émissions grand public. La question qui se pose : "La télévision fait-elle lire ?". C'est le titre d'un très bon dossier du Magazine des Livres n°2. Et après avoir récapitulé les différentes émissions visant à promouvoir le livre depuis les débuts de la télévision française, on en arrive à constater que même si la télévision a longtemps fait vendre, ce n'est plus du tout de la même ampleur. Les émissions de grande audience font la promotion de livres qui se vendent déjà tous seuls, et les concepts plus spécialisés dans le "tout culturel" ou le livre sont diffusés à des heures bien trop confidentielles. Les émissions "littéraires" ne parlent plus vraiment de littérature, uniformisation des programmes oblige. On ne lit pas ce que l'on voit, et on ne voit pas forcément ceux que l'on lit : un Jonathan Littell n'a-t-il pas reçu le Prix Goncourt sans matraquage télévisuel ?
La télévision fait-elle lire des livres ? - Le monde de l'édition face au tout télé, Le Magasine des Livres n°2 - Février-Mars 2007
[le décor : Galax Virginia, Lee Frielander]
mardi 23 janvier 2007
Portraits de filles en mères
Ce livre est la preuve qu'une quatrième de couverture peut être vraiment très mal choisie. L'extrait sélectionné est à mille lieues de révéler le foisonnement intérieur de ce roman. Les vies et les évolutions d'une tribu de femmes blessées ; Liane, l'adolescente timide, les nausées, le besoin de tout consigner, le côté "Amélie Poulain" ; Christine la mère esseulée, le travail sans intérêt, le poids des secrets de famille ; Huguette la grand-mère privée de bébé à cajoler, d'homme à nourrir, d'objectifs ; Liliane l'arrière-grand-mère atteinte d'Alzeihmer, qui mord ses infirmières ; Eva la femme de ménage, son complexe d'infériorité, sa ressemblance avec Marilyn, sa fille insupportable et surdouée. Et il y en a d'autres... Toutes gèrent à leur façon les épreuves imposées par la vie, au rythme entêtant des diffusions de Dallas. Les corps développés trop tôt sont un handicap : il faut que les esprits les rattrapent et les apprivoisent. Alors ils rament. Et puis Huguette trouve la nourriture idéale, Lamia trouve un fils à enterrer, Roselyne un homme à choyer, Liane un parfum pour ne pas vomir. Ce roman est une jolie fresque avec des personnages attendrissants et hauts en couleurs : cette petite bande évolue au milieu d'autres acteurs marquants comme Achraf, Hassan ou Jean-Pierre, au milieu d'accessoires hétéroclites comme un cahier vert, une galette des rois, une fleur en crochet. La fantaisie est aussi présente que dans Le musée de la Sirène, mais différemment. Une lecture plus que rafraichissante : elle donne envie de croire aux choses les plus simples.
Le corps de Liane, Cypora Petitjean-Cerf, Stock, 2007
lundi 22 janvier 2007
Tessons noirs
Chose promise... Me suis procuré quelques ouvrages d'Ornela Vorpsi dont ce Tessons roses, paru chez Actes Sud. Ce petit ouvrage est une splendeur, de belles photos et de beaux fragments de récit. Mais cette jeune fille morte qui revient sur sa courte existence et qui commente ces jeux des tessons roses... C'est bouleversant, et si noir à la fois ! Cette lecture met mal à l'aise, elle va très loin dans l'intimité de la narratrice et place le lecteur en position de voyeur.
"A cette époque, j'étais très amoureuse des tessons roses. J'avais trouvé les bouts de verre dans le jardin de ma tante. Quelque chose avait dû se casser, un cendrier peut-être, je n'arrivais pas à identifier cet objet en verre rose. Je rassemblai les fragments. Ils me plaisaient beaucoup. Ils étaient précieux."
Tessons roses, Ornela Vorpsi, Actes Sud, 2007
Pas mordue
Cette lecture n'est pas si facile à analyser. Il s'agit là d'un premier roman - on ne lui en tient pas rigeur - et les thèmes moteurs sont loin d'être originaux : l'adolescence, l'amour fantasme, la perte d'un être cher. D'un autre côté, c'est un livre qui entre dans la catégorie "je l'ai terminé". Donc il n'était pas si mauvais. J'y ai trouvé une certaine fraîcheur, de l'humour, une fluidité dans les dialogues, et une façon attendrissante de passer du coq à l'âne - sans transition, vous dis-je. Il y a des choses qu'on ne pardonne pas, comme le professeur adoré dans l'enfance qui se révèle homosexuel, ou la copine pas douée mais bien sous tous rapports qui se marie avec l'ex-acnéique et qui sert de faire-valoir à l'héroine. Oui, il y a des éléments discriminatoires dans ce roman, mais dans l'ensemble, c'est sans regrets - parfois, un peu de légèreté, ça ne fait pas de mal... ?
Les petites morsures, Aurore Guitry, Calmann-lévy, 2007
dimanche 14 janvier 2007
Le beau mal
La Sardaigne pendant la Seconde Guerre Mondiale. Une héroine qui cherche l'amour comme un idéal, et qui n'est toujours pas mariée à 30 ans, l'âge d'être vieille fille selon la tradition. Cette jeune femme "aux longs cheveux noirs et aux yeux immenses" paraît être indifférente au monde, à la guerre, à sa propre vie. Rêveuse, secrète, décalée, elle semble n'appartenir à aucun schéma. Finalement mariée par raison, elle va rencontrer la sensualité grâce au personnage du Rescapé, alors qu'elle est en cure thermale. Elle racontera son évolution et ses ressentis bien plus tard. Sa confidente, la narratrice, sera sa petite-fille. Mais subsistent des zones d'ombre : "Bref, que pouvons-nous savoir, vraiment, même des personnes les plus proches." (p.61)
La fluidité et la finesse de ce récit sont déconcertantes. Ce qui est le plus agréable, c'est la manière dont on découvre progressivement l'héroine, cette Sarde au mal de pierres, à travers des personnages secondaires marquants. Un beau roman, bien construit, subtil et poétique.
Mal de Pierres, Milena Agus, Liana Levi, 2007
samedi 13 janvier 2007
Une âme sans reflet
Une huile sur bois où aucun reflet ne peut se glisser. Il n'y a pas de place pour l'âme. Le romantisme et le spleen sont assumé. L'oeuvre produit quelque chose parce qu'elle ne bouge pas. Tout est lisse, et pourtant... L'univers d'Anne-Laure Sacriste est fantasmagorique, il est le décor où l'on imagine l'action se dérouler, alors même qu'elle ne peut y avoir lieu. Ce décor saturé de noir... Et puisque le noir est le thème du Festival temps de paroles 2007 en Bourgogne, j'emprunterais une des citations proposée pour illustrer ce que m'inspire les oeuvres de Sacriste :
"Est-il vrai que les mots perdent un grand nombre de leurs forces dans les ténèbres ?" (Maeterlinck)
[le décor : Nocturne 2, Anne-Laure Sacriste]
vendredi 12 janvier 2007
Terriblement présents
J'ai comblé une de mes inombrables lacunes en matière de littérature : je viens de lire le roman de Philippe Besson En l'absence des hommes. L'offrande des corps, La séparation de corps et A corps perdus ; trois parties qui découpent une progression sensible dans l'ouverture du narrateur Vincent sur le reste du monde. Il y raconte son histoire passionnelle avec un jeune soldat en permission, Arthur, alors que la Grande Guerre fait rage. Il confie aussi son amitié grandissante et platonique avec un Marcel asthmatique à moustaches qui ressemble étrangement à un romancier dénommé Proust. Philippe Besson nourrit sa prose épurée d'une telle sensibilité qu'il serait inhumain de ne pas se laisser gagner par l'émotion pendant cette lecture. Ce roman est réellement boulerversant. Et j'ai trouvé ces trois hommes, en l'absence de ceux qui sont sur le front, terriblements présents.
"Je ne suis pas pervers. La perversité exige des efforts que je ne suis pas disposé à accomplir. Il y a dans la perversité quelque chose d'actif, de volontaire qui n'est pas dans mon caractère. Je ne cherche pas à peser sur les événements. Je les laisse survenir."
En l'absence des hommes, Philippe Besson, Julliard, 2001, Pocket, 2004.
mercredi 10 janvier 2007
Interlude poétique : le temps suspendu
Un petit bain de poésie pour se laver des affronts soldesques, et d'un mal de dos à couper le souffle. C'est l'histoire d'un homme qui voulait, grâce à son travail sur la langue, allier le passé et le présent, l'intime et l'universel. Bernard Chambaz offre un bel interlude au réel avec Entre-Temps, là où il n'y a plus d'interstice, où le temps s'est muré.
"L'asymétrie du ciel et nos visages qui se font face
Ouï-dire le peu de paroles qui suffisent pour vivre
La paix très simple
A l'abri des menaces
Quand un courant d'air ouvre en grand la fenêtre
La brise annonce une perturbation
Quelques verbes murmurés dans l'évanouissement
D'un soleil devenu rose par la grâce des rideaux
Nos deux corps pleins de vide
A en croire les physiciens
Et l'inespéré"
Entre-Temps, Bernard Chambaz, Flammarion, 1996.
[le décor : Washing and Dining, Walker Evans]
mardi 9 janvier 2007
De la lecture, encore de la lecture !




Bilan de la journée : de belles découvertes à ajouter à ma PAL (traduire Pile à Lire pour ce terme d'initié) et une envie très forte que les nuits s'allongent. C'est aujourd'hui une jeune femme d'origine albanaise qui retient mon attention, avec deux parutions simultanées chez Actes Sud : Vert venin et Tessons roses. D'autres titres plus anciens et non moins alléchants comme Le pays où l'on ne meurt jamais, ou Buvez du cacao Van Houten. L'auteur Ornela Vorpsi est une artiste complète : elle est peintre, photographe et vidéaste, en plus de ses talents de romancière. Tessons roses mêle d'ailleurs photographies de corps féminins et réminiscences fragmentées. Une belle introspection en perpective... Lectures à suivre.
Verts venin, Ornela Vorpsi, Actes Sud, 2007
Tessons Roses, Ornela Vorpsi, Actes Sud, 2007
Buvez du cacao Van Houten !, Ornela Vorpsi, Actes Sud, 2005
Le Pays où l'on ne meurt jamais, Ornela Vorpsi, Actes Sud, Babel, 2005









