lundi 25 juin 2007
Doux comme...
C'est une lecture qui est arrivée par hasard : elle s'est imposée d'elle-même comme une grande lacune, presque une honte. Je n'avais jamais rien lu d'Alessandro Baricco, l'écrivain de Turin. Et pourtant...
Hervé Joncour achète des oeufs, des oeufs de vers à soie. Il part les chercher en Afrique puis les rapporte à Lavilledieu, sa ville d'origine. Là il les vend pour faire vivre les filatures de la région. Un jour, une épidémie touche les oeufs de vers à soie. Hervé Joncour doit partir plus loin ; il doit se rendre au Japon, tout droit à droite "jusqu'à la fin du monde". Il parcourt des kilomètres et il arrive dans le village d'Hara Kei, un homme étrange, calme et respecté. Hara Kei demande à Hervé Joncour de se raconter, de dire sa vie. Il instaure ainsi la confiance et l'échange : Hervé Joncour obtient d'Hara Kei de bons oeufs. Mais au village, dans la maison du maître, il y a quelqu'un qui fascine l'importateur : une jeune fille qui n'a pas le teint jaune ni les yeux d'Orient, et qui ne parle pas le francais...
"C'était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de la vivre."
La vie d'Hervé Joncour s'écoule doucement, et il la regarde, comme il regarde la jeune fille du Japon. Son histoire est pleine de refrains et de codas, de chants et de rythmes. Comment ne pas deviner derrière cette poésie la formation musicale du sieur Barrico ? C'est en tout cas la lecture la plus poétique et la plus touchante de ces dernières semaines. Prochaine visite à l'oeuvre du musicien écrivain de Turin : Novecento : pianiste.
Soie, Alessandro Baricco, 1997
samedi 23 juin 2007
Le cirque sans se tromper
Jacob Jankowsky a 90 ans. Ou 93. En fait il ne sait plus trop. Il vit dans une maison de retraite fort agréable où il trouve la nourriture infecte et où une nuée de vieilles dames caqueteuses guettent sans cesse le moment où il « cassera sa pipe ».Et puis il n’arrive pas à se rappeler le nom de cette charmante infirmière qui vient le bousculer tous les jours pour qu’il mange et qu’il se lave. La jeune femme lui annonce un jour que le dimanche suivant, les pensionnaires sont de sortie : ils iront tous au cirque. Le cirque, cela provoque chez monsieur Jankowsy une salve de souvenirs. Il se rappelle son enfance ; à la veille de passer son examen final pour devenir un vétérinaire diplômé, le jeune Jacob perd ses parents dans un accident de la route. Déboussolé, sans famille et sans foyer, Jacob rate son examen et part au hasard des routes. Sur son chemin, il voit un train passer et décide d’y grimper : c’est le train du cirque Benzini. Jacob va se faire enrôler comme vétérinaire par l’Oncle Al, le Monsieur Loyal et chef de troupe. Il va découvrir le quotidien des manutentionnaires misérables et alcooliques. Il va tomber amoureux de Marlène, l’écuyère étincelante qui fait danser les chevaux dans son justaucorps à paillettes. Et lorsque que le cirque fait l’acquisition de Rosie, une éléphante un peu retorse et très malicieuse, Jacob sait déjà qu’il ne la quittera plus… Monsieur Jankowsky est un vieux monsieur vraiment très surprenant et il raconte ses péripéties dans le monde du cirque avec beaucoup d’humour. Et après l’avoir écouté, on reste un moment à flâner dans la ménagerie entre les félins, les girafes, les chevaux, et les éléphants. Une ballade agréable, pas transcendente.
De l'eau pour les éléphants, Sara Gruen, Albin Michel, 2007
lundi 21 mai 2007
L'engagement de l'immaturité
"Qu'est-ce qui déchaîne les passions? Suis-je épicurienne ou cartésienne ?
Je n'suis pas une règle de géographie. Pourquoi ici ? Eldorado du romantisme des chiens. Plaque tournante des abusés dont j'abuse aussi. Parce que je donne sa chance à l'incertain et à l'inégal, c'est bien. Chaque minute s'éduque, pour se concentrer. On prend ce dont on a besoin, royale gelée, après c'est la fabrique. Chacun pour soi en communauté. Patience et vide. Liberté."
Attention : univers hermétique. Prenez garde à la poésie qui sort des tripes d'Eva Steinitz. Tout le monde n'y trouvera pas son compte, mais ces mots à la fois pantelants et fiers font de cette femme le focus d'un monde dangereux et admis. Elle se déconstruit avec violence et honte pour mieux se restituer dans les dernières pages, femme ruisselante de vie qui s'accepte et ne s'obscède plus. Des notes rassemblées avec des apostrophes envahissantes, la musique d'un portrait bouleversant, sans complaisance.
Le livre de l'immaturité, Eva Steinitz, éd. Allia, 2007.
dimanche 20 mai 2007
Il fallait en lire au moins un en entier
La 35ème brigade FTP-MOI, c'était un groupe de résistance militaire formé en 1942 avec les mains d'oeuvre du Sud-Ouest de toutes origines. Parmi les polonais, les hongrois, les tchèques, les italiens, les protestants, les juifs, les ouvriers, les paysans, il y avait Raymond, dit "Jeannot". Dans les années 1970, le fils de Raymond livre le récit du combat quotidien et clandestin de ces hommes et femmes pour faire reculer les nazis et la milice française sous l'Occupation. Un à un ils tomberont pour un idéal de liberté, et parce qu'"on est tous l'étranger de quelqu'un".
L'écriture de cet auteur est toujours aussi peu convaincante et à dire vrai, un peu ennuyeuse. Mais ce thème si touchant rend la lecture moins pénible, et si l'on est certes toujours pas convaincu de talent du monsieur, on peut toujours s'accorder ce petit devoir de mémoire. Ca nous change un peu de l'eau de rose dont le parfum est bien plus écoeurant.
Les enfants de la liberté, Marc Levy, éd. Robert Laffont, 2007.
mercredi 2 mai 2007
L'âme des Livres Oubliés à Barcelone
Barcelone, après-guerre ; une ville endormie, dévastée, soucieuse. Le décor est fantomatique : les âmes courbées soignent doucement leurs blessures et dans les regards des passants, un reste de méfiance. Le père de Daniel tient une petite librairie et ne vit que de livres, surtout depuis que sa femme est morte. Un jour, il décide d'emmener son fils âgé de 10 ans dans un endroit mystérieux et sacré entre tous : le Cimetière des Livres Oubliés. Là, Daniel doit pour sa première visite choisir un livre dont plus personne ne veut et l'adopter, le choyer, lui redonner la vie. Daniel choisit un ouvrage qui va influencer largement le cours de sa vie : L'Ombre du vent de Julian Carax. Daniel emporte son trésor et dès le soir le lit d'une traite, fasciné. Peu à peu, il va se mettre à enquêter sur l'auteur de ce chef-d'oeuvre, un homme quasiment inconnu mort dans des circonstances étranges...
L'Ombre du vent est un beau roman initiatique agrémenté de quelques touches de Moine de Lewis. La lecture est prenante et fluide, l'intrigue bien construite. La poésie dans ce livre, c'est surtout Barcelone qui la prodigue : la ville est un personnage à part entière dans le roman, qui crie sur toutes les pages sa richesse et son histoire parfois trouble. Un guide des promenades de Barcelone selon le roman de Carlos Ruiz Zafon vient d'ailleurs de sortir chez Grasset.
L'Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon, Livre de Poche, 2006
Promenades dans la Barcelone de L'Ombre du vent, Collectif, Grasset, 2007
lundi 23 avril 2007
Ne pas énerver sa voisine
Joss Meredith est un écrivain dont le dernier opus marche plutôt bien. Flanqué d'un passé de malfrat, il essaie de se tenir à l'écart des embêtements. Jusqu'au jour où sa voisine, complètement abrutie par la drogue, fait irruption dans son appartement et lui colle une balle dans le genou en criant vengeance. S'ensuit une drôle d'histoire assez dingue où l'écrivain s'enfonce de plus en plus sans y comprendre grand-chose. Dans le genre petit roman noir, un livre divertissant qui se lit d'une seule traite, entre humour et loufoquerie, avec un style parlé très approprié.
Du même auteur, Nan Aurousseau, Stock, 2007
A lire également :
Bleu de chauffe, Nan Aurousseau, Stock, 2005, Livre de Poche, 2007
vendredi 20 avril 2007
La voleuse de livres
Si on vous demande de vous taire, c’est parce que c’est la Mort qui a une histoire à vous raconter. C’est effrayant. C’est très curieux. La Mort raconte une histoire un peu étrange. C’est l’histoire de Liesel Meminger : Liesel est une petite fille qui vit à l’époque de l’Allemagne Nazie. C’est une petite fille très spéciale : c’est une voleuse de livres. Elle prend cette habitude très particulière bien avant de savoir lire. La première fois qu’elle vole un livre, cela se passe dans un cimetière, sous la neige. Elle vole le Manuel du Fossoyeur, et elle ne sait même pas encore son alphabet. Liesel va voler des livres dans tous les moments importants de sa vie. Elle va tomber amoureuse des mots, et elle va aussi les détester parfois. La Mort raconte l’histoire de Liesel, l’histoire de son enfance, de ses voisins et de ses matchs de foot avec son copain Rudy. La Mort donne quelques informations sur sa famille adoptive ; Hans Hubermann, fumeur invétéré, accordéoniste et fainéant selon les dires de son épouse ; Rosa Hubermann, la cuisinière la plus mauvaise de toute l’Allemagne, qui a l’art d’agacer furieusement la plupart des gens qu’elle rencontre. Liesel va grandir rue Himmel, dans cet entourage peu orthodoxe ; elle va devenir la voleuse de livres la plus adroite que la Mort ait jamais connue.
Ce roman est surprenant : Marcus Zuzak adopte un point de vue peu ordinaire pour parler de la montée du nazisme en Allemagne et de ses conséquences. Il utilise des jeux typographiques, des personnages humoristiques et beaucoup de poésie pour nous faire adopter la petite Liesel et son histoire pleine de rebondissements.
La voleuse de livres, Marcus Zusak, Oh! Editions, 2007
La voleuse de livres, Marcus Zusak, Pocket Jeunesse, 2007 (version enfant)
lundi 5 mars 2007
Souvenirs incarnés
Sur la cheminée, la photo d'un jeune homme agé d'à peine 15 ans. Jonas a trois ans ; il fixe cette image longuement mais ne comprend pas qui peut bien être cette ombre sur le manteau de la cheminée.
Dans la plinthe de la chambre, le journal d'un adolescent. Jonas a 13 ans ; il vient de retrouver le journal de son frère Paul, mort quelques 500 jours avant sa propre venue au monde. Au début, ce frère n'est qu'un concept : il devient un manque, une curiosité, puis une quête. La quête incessante d'un alter ego, d'un être d'exception, ou d'un deuil inachevé...
Faire ce chemin inversé en compagnie de Jonas, c'est faire un pacte fragile ; c'est accepter de remonter le temps, de faire face à ce qui est perdu, à ce qui est enfoui. Achever ce livre, c'est faire la nique au temps et à son travail de sape : c'est incarner de beaux souvenirs, des souvenirs que l'on fait siens.
"- Non, l'éternité n'est pas une entité. Et ce n'est pas une divinité non plus. Peut-être est-ce une force. L'éternité est faite de nos pensées et de nos désirs.
- Mais pourquoi l'éternité était-elle amoureuse de toi ?
- L'éternité est amoureuse de tout ce qui est prisonnier du temps. De toi aussi Jonas. L'éternité te voit. Voit tes yeux. Mais tes yeux sont prisonniers du temps. L'éternité n'a pas la perception du temps, l'éternite se meut au-delà du temps et ne peut donc pas voir à travers tes yeux. C'est pourquoi l'éternité est à tout jamais amoureuse de toi et de tous ceux qui éprouvent le temps."
Mon frère et son frère, Hakan Lindquist, 10/18, 2006.
lundi 26 février 2007
Books about books
L'écriture et la publication sont des sujets au coeur des dernières parutions en librairie. La création d'un roman peut relever d'un parcours du combattant, d'une vocation profonde ou d'un destin tragico humoristique. Laurence Cosse s'interroge sur le devenir et la gloire éphémère des écrivains dans son recueil de nouvelles ; Philippe Ségur nous fait partager les drôles aventures de Phil qui a abandonné une carrière de super héros pour pouvoir écrire et donc mentir à l'infini ; Jean-Marie Catonné brosse avec son Double Je une satire hilarante du milieu éditorial et de notre societé "people" et "actu"... Quant à Perrine, le personnage principal de Véronique Beucler, elle attrape La Berlue lorqu'elle découvre un jour ses textes en librairie publiés sous un autre nom que le sien, alors qu'elle-même n'a encore jamais réussi à se faire éditer : entre défis ubuesques et paranoïa , voici donc Perrine au coude à coude littéraire avec ce Pierre Mérand qui lui aurait sinon volé, du moins copié ses mots et son imaginaire. En lisant ces opus sur la genèse des romans, on rit beaucoup, mais on s'inquiète un peu aussi : ces fictions ne sont que les miroirs quelque peu déformés d'une réalité éditoriale de plus en plus uniforme.
Vous n'écrivez plus ?, Laurence Cosse, Gallimard, 2006
Ecrivain (en 10 leçons), Philippe Ségur, Buchet Chastel, 2007
Double Je, Jean-Marie Catonné, Editions Héloise d'Ormesson, 2007
La Berlue, Véronique Beucler, Albin Michel, 2007
dimanche 18 février 2007
Nat King Cole et l'Hysteria Siberiana
Haruki Murakami est un écrivain d'origine japonaise. Il a fait des études de théâtre et de cinéma, ouvert un club de jazz et s'est adonné à la traduction avant de se consacrer à l'écriture. Dès ses débuts, il veut échapper au conformisme de la société japonaise et son esprit est tourné vers l'Amérique. Son premier succès au Japon fut le roman Ecoute le chant du vent (Prix Gunzo).
Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil : un roman d'amour a priori banal, quand on résume l'intrigue. Deux jeunes gens s'aiment, ils ont douze ans. Ils se perdent de vue. Ils se retrouvent après des années et cela bouleverse leurs vies respectives. Rien d'extraordinaire. Et pourtant... Murakami possède l'art de révèler sans dévoiler, de détailler sans énumérer, de faire sentir sans arrière-pensée. D'un écriture délicate et sensible, il remue l'âme de ses personnages jusqu'à la nudité, tout en conservant le mystère de l'humain. L'aventure d'Hajime et de Shimamoto-san, c'est un séjour troublant dans le monde du possible, celui qui pourrait exister mais ne se réalise jamais.
Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, Haruki Murakami, 10/18, 2002.
A lire également :
Le passage de la nuit, Haruki Murakami, Belfond, 2006
La ballade de l'impossible, Haruki Murakami, réed. Belfond, 2006.
Kafka sur le rivage, Haruki Murakami, Belfond, 2005.
Les amants du Spoutnik, Haruki Murakami, 10/18, 2004.







